Entretien avec Laurent Ryckelynck, Fondateur de Togeth'art
L'entreprise est un lieu de création. Elle est une personne morale qui a une urgence vitale de créer, des produits, des services, de la valeur ajoutée, pour croître. Comment se fait-il alors que seule la Raison prime en entreprise ? Les managers n'auraient-ils pas acquis la maîtrise de processus alternatifs permettant à leurs collaborateurs de puiser dans la richesse de leur sensibilité ?
Des questions auxquelles Laurent Ryckelynck, le fondateur de Togeth'art, apporte son "regard sensible".
Selfway - Bonjour Laurent Ryckelynck, vous avez une trajectoire peu banale, pouvez-vous nous en résumer les grandes lignes :
Laurent Ryckelynck - J’ai une formation HEC et une expérience assez variée en entreprise, aussi bien en terme de taille (Danone, La Centrale, deux cabinets de courtage d’assurance spécialisés, des start-up) qu’en terme de fonction : contrôle de gestion siège et usine à mes débuts, puis commercial, marketing et direction générale. En fait, j’adore l’entreprise et l’énergie des projets. Mais un jour, j’ai eu un véritable coup de foudre devant une sculpture de Antonio Canova, à Venise, et un nouveau monde, celui de l’art, s’est ouvert devant moi. J’ai cherché à acquérir les savoir-faire dans la plupart des domaines des arts plastiques, comme la sculpture, le dessin, la peinture, l’encre, etc. Et j’ai creusé patiemment ! Finalement, lorsqu’on va assez profond, quelque soit le domaine, on atteint une sorte d’essence. Et j’ai renoué le fil de mes deux passions, l’art et l’entreprise, en fondant Togeth’art qui est spécialisé dans les solutions par l’art.
Selfway - Quel a été le déclencheur de cette rupture qui vous guida vers la peinture ?
Laurent Ryckelynck - Pour qu’un déclencheur opère, il faut un désir, une attente. Je trouvais que l’horizon proposé par l’entreprise, qui se gère souvent sur le trimestre, voire d’heure en heure, était un peu court. J’ai eu besoin d’un lien avec le plus profond de l’humain au travers d’une activité intemporelle, qui nous pose les mêmes questions qu’il y a deux mille ans, et les posera encore dans 2000 ans. Pour prendre ce recul, l’art, qui nous offre un socle de quarante mille années de productions, est bien placé. Et puis je voyais bien que le rationnel qui habite la société et surtout l’entreprise est parfois en excès. Je me demandais si le complément d’une approche sensible ne permettrait pas d’avancer de façon plus équilibrée.
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Selfway - Quels sont vos travaux personnels qui présentent le mieux votre style et votre regard ?
Laurent Ryckelynck - J’ai vécu une expérience fondatrice en peignant et dessinant chaque jour pendant 365 jours. C’est ce que j’ai appelé le Voyage en Peinturie. Aujourd’hui, ce qui m’intéresse, c’est surtout la relation entre le mental et le geste de dessiner. L’élément de base, à ce niveau, c’est le trait. Chaque trait est important, et il y en a de plusieurs dizaines à plusieurs centaines dans un dessin. Si tous les traits sont justes, le dessin est bon. Je dessine encore très régulièrement, en essayant de me libérer suffisamment pour que chaque dessin soit une aventure remplie de surprises et d’imprévus.
Selfway - Parlez-nous de Togeth'art, quelle est l'idée qui préside à cette entreprise ?
Laurent Ryckelynck - Au cours de ma découverte de l’art, j’ai eu accès beaucoup plus facilement au plaisir de la pratique qu’à celui la connaissance. Esprit rationnel à la base, j’ai mis du temps à me rendre compte que, dans une œuvre, il n’est pas du tout indispensable de savoir qui l’a faite, dans quel style et à quelle époque. J’ai donc commencé à travailler sur les ressentis seuls, à comprendre d’où ils viennent et ce que l’on peut en faire. Pour découvrir un nouveau regard, que j’appelle « considérer », qui a ses règles propres. C’est alors que j’ai fait le lien avec mes expériences de management ; je me suis rendu compte que ce nouveau regard, une fois maîtrisé sur une œuvre d’art, peut aussi être porté ailleurs, par exemple sur un projet. J’entends par projet tout ce qui réunit une équipe dans un avenir commun, que ce soit à long terme, dans un projet d’entreprise ; ou à plus court terme, au sein d’une équipe projet. Dans ces cas, le nouveau regard permet un niveau de dialogue très intéressant entre les regardeurs, ce qui en fait un formidable outil pour des équipes.
Selfway - Rencontrez-vous de la peur de la part des participants, comme celle par exemple de dévoiler des aspects plus profonds, voire secrets, de leur personnalité ?
Laurent Ryckelynck - Au départ, il y a une certaine expectative. De l’art dans l’entreprise … ? Mais de la peur, non, bien au contraire. Une fois que chacun a compris d’où provient ses ressentis, que tout le monde peut en avoir indépendamment de son savoir professionnel, et que nous n’utilisons aucun outil de décodage, l’ambiance est à un échange très naturel. Les remarques sont plutôt du type : « nous avons pu cette fois parler de sujets sur lesquels d’habitude nous nous engueulions au bout d’une demi-heure ». Les participants ressortent euphorisés par la découverte personnelle d’un espace d’expression rarement utilisé, surtout dans le cadre de l’entreprise. En se rendant compte que tel collègue n’est pas qu’un obsessionnel du marketing ou un ayatollah des tableaux de bord, de nouveaux rapports se créent dans l’équipe.
Selfway - Pour nous aider à mieux comprendre votre méthode, pouvez-vous nous décrire quelques cas d'interventions ?
Laurent Ryckelynck - Il n’y a pas de séminaire type car même si le nouveau regard est le fondement de toute intervention, nous nous adaptons à la taille et à l’histoire de l’entreprise et de l’équipe. Il y a toutefois un dénominateur commun, c’est le projet commun. Mais il arrive qu’au départ il n’y en ait pas : l’entreprise a cru trop vite et personne n’a pris le temps d’en poser un. Parfois, nous mettons l’équipe en situation de réagir à un projet en rupture, très décalé par rapport à sa perception quotidienne, ce qui permet de déclencher de nouvelles envies de succès. Nous avons aussi rencontré cette ancienne start-up, dont le projet fondateur, confondu avec son business plan initial, n’était plus du tout d’actualité. Personne n’osait en parler. L’équipe a planché sur un projet sans aucun chiffre et chacun a pu exprimer ses frustrations en même temps qu’un désir inchangé –en réalité, plus mature- de réussir. Hasard du calendrier ou séduction d’un dynamisme retrouvé ? Quelques contrats, dont un très important, sont tombés dans les mois suivants. Comme quoi, parfois, en s’écartant un peu des chiffres, on les retrouve … améliorés !
Selfway - Les entreprises sont-elles aujourd'hui assez mûres pour s'ouvrir à ce type d'expérience ou plutôt avez-vous identifié une typologie d'interlocuteurs qui s'y montrent plus sensibles ?
Laurent Ryckelynck - Les entreprises ont compris qu’elles ont tout intérêt à réduire la schizophrénie de l’homme moderne, simultanément consommateur despotique et producteur tyrannisé. Sinon, comme l’indiquent de nombreux sondages, les salariés ne viennent plus entiers au bureau : ils laissent leurs désirs, leurs idées et une bonne part de leur énergie à la maison. Apporter la preuve que des capacités jusqu’alors considérées comme du ressort « privé » peuvent aussi être vécues dans le cadre du travail est essentiel. Les interlocuteurs les plus sensibles à notre démarche sont ceux qui ont réussi à reprendre la main sur le temps. C’est la véritable ressource rare aujourd’hui dans les entreprises, plus que l’argent. Et de ce point de vue, le calcul est simple : si l’investissement d’une journée d’une équipe permet d’améliorer son rendement au point d’en faire gagner deux dans les six mois qui suivent, c’est bien un ROI de temps de 100% sur la période, non ?
Selfway - Merci Laurent Ryckelynck pour ce voyage aux portes de l'entreprise sensible.
Le site de Togeth'art
Le site personnel et artistique de Laurent Ryckelynck
Posté par Olivier Piazza le juillet 11, 2005 à 03:05 PM | Entretien avec Laurent Ryckelynck, Fondateur de Togeth'art dans Capital Humain, Interviews
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